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Le rascard d'Ayas

Le rascard (rahcart dans le patois d’Ayas) est le bâtiment en bois destiné au battage et au stockage des céréales.

Les conditions climatiques de la haute montagne empêchent de battre le grain en plein air, comme cela se fait en plaine. Les précieux jours du court été ne devaient pas être gaspillés pour cette opération, qui pouvait également être réalisée à l’intérieur, et les orages estivaux, fréquents en montagne, auraient souvent pu endommager la précieuse récolte.

Les rascards sont construits en troncs assemblés aux angles par emboîtement à mi-bois et surélevés sur des piliers qui empêchent l’accès des rongeurs tout en assurant une excellente ventilation. Ils reposent toujours sur un soubassement en maçonnerie d’un ou deux niveaux, qui abrite souvent l’étable et, dans certains cas, les espaces d’habitation. Construits à flanc de montagne, partiellement encastrés dans la pente, les bâtiments tirent parti du dénivelé du terrain pour accéder aux différents niveaux ; dans les villages, la trame parcellaire est dessinée par la succession de ces constructions en bois le long des courbes de niveau.

Ce modèle, étroitement lié au type d’économie agro-pastorale, s’est maintenu à Ayas pendant au moins cinq siècles, bien qu’avec certaines variations constructives et planimétriques.

Le plan est de forme rectangulaire ; l’accès se fait du côté amont par un petit escalier amovible ou, s’il est fixe, séparé de la construction afin d’empêcher le passage des rongeurs. Celui-ci conduit à la grande porte à deux battants. Un couloir, l’èra, où se déroulaient les opérations de battage, traverse le bâtiment en son centre dans le sens de la largeur. De là, on accède aux réserves de gerbes, les tchambèrai, par des ouvertures dont le seuil est surélevé par rapport au sol afin d’éviter la dispersion des grains pendant les opérations de battage.

Du côté aval, une ou deux annexes construites en encorbellement par rapport à la maçonnerie inférieure abritent deux petits greniers, les tchambrette ; on y conservait les réserves alimentaires et les objets les plus précieux de la famille. Ces prolongements possèdent une structure plus légère, composée d’une ossature de poutres et d’un remplissage en fines planches ; de minuscules fentes permettent l’aération des locaux, tandis que les lourdes serrures en fer forgé donnent aux portes l’aspect de grands coffres-forts.

Dans les rascards, l’atmosphère est sèche et aérée, idéale pour la maturation des céréales : l’air circule sous la construction à travers les interstices entre les troncs. Les gerbes de seigle, d’orge et de blé étaient récoltées à la mi-août puis déposées dans les tchambèrai ; le séchage durait un peu plus d’un mois, après quoi les épis étaient prêts pour le battage.

Le rascard de la fin du Moyen Âge

Vers le milieu du XVe siècle, le bois était certainement un matériau économique et facile à trouver, car les défrichements réalisés à la fin du Moyen Âge pour faire place aux prés et aux champs avaient mis à disposition une grande quantité de bois. Les matériaux utilisés dans les constructions provenaient des environs immédiats, principalement le mélèze et, localement, l’épicéa (comme à Magneaz, Périasc, Caleutch) et le pin cembro (Bisous).

Le rascard de la fin du Moyen Âge repose toujours sur un soubassement en maçonnerie comprenant l’étable, mais avec un seul niveau en pierre. Documentée au cours du XVe siècle, cette ancienne technique de construction restera probablement en usage pendant une grande partie du siècle suivant. Dans les premières décennies du XVIIe siècle, l’habitude de graver également le millésime sur les bâtiments en bois permet de constater qu’une variante du modèle s’est alors imposée.

 
 

Le rascard des XVIIe et XVIIIe siècles
Le passage du Moyen Âge à l’Époque moderne marque à Ayas l’introduction de plusieurs nouveautés significatives dans les constructions en bois. Les nouveaux bâtiments utilisent généralement des éléments plus raffinés que ceux des siècles précédents : des troncs équarris à la hache, au lieu de simples troncs écorcés. Les dimensions du plan augmentent, atteignant environ 7 à 9 mètres pour le côté le plus court et 8 à 10 mètres pour le plus long.
L’èra, l’espace central destiné au battage, demeure au centre du rascard, tandis que le nombre de tchambèrai (dépôts) passe d’un à deux de chaque côté, séparés par une cloison située sous la poutre faîtière. Le doublement des tchambèrai entraîne une modification importante de la construction : le système « en arête » étant abandonné, les troncs du pignon sont maintenus verticalement grâce à leur assemblage avec la paroi séparant les deux dépôts. Du côté aval, les tchambrette destinées au stockage des céréales restent au nombre de deux, mais dans certains bâtiments, les greniers se trouvent sur les côtés ou près de l’entrée.
La technique de construction des planchers et des appuis évolue également : les planches du plancher des dépôts ne dépassent plus en façade mais, amincies à leur extrémité, sont insérées dans des rainures pratiquées dans les poutres de base. Les piliers soutenant la structure sont surmontés d’une dalle de pierre circulaire qui leur donne leur caractéristique forme de champignon.
D’après D. Marco, Modèles architecturaux et pratiques constructives entre le XVe et le XIXe siècle, dans C. Remacle, D. Marco et G. Thumiger, Ayas, hommes et architecture, Livres et Musique, Ayas, 2000, texte fondamental dans toutes ses parties pour ceux qui souhaitent approfondir les aspects techniques liés à l’architecture d’Ayas.

Exemple de la structure d’un rascard du XVIIe siècle. Lignod, rascard, 1647.

À quoi servaient les tchambèrai et les tchambrette ?
La structure du rascard répond à des besoins précis. Après la moisson, vers la mi-août, les gerbes de seigle, d’orge et de blé étaient déposées dans les tchambèrai pour le séchage. En septembre, après le battage effectué dans l’èra, à l’intérieur du rascard, on y entreposait également la paille et le peu de foin de la seconde coupe.

Suspendus à de longues perches elles-mêmes accrochées aux poutres du toit, on trouvait aussi des bottes de fèves et d’herbes aromatiques, tandis qu’au-dessus de l’èra, sur une plateforme, étaient rangés les outils agricoles et d’autres objets encombrants.

Dans les tchambrette, on conservait le pain, placé sur des claies (rahtèllé) suspendues au plafond ; cuit en novembre, il devait suffire pour toute une année. Dans des coffres en bois appelés artché, était gardée la réserve de grain battu destinée aux prochaines semailles. Les charcuteries et la viande séchée étaient suspendues à des perches.

Vous pouvez voir comment se déroulait le battage à l’intérieur du rascard sur le site « Un tempo in Ayas » : https://untempo-inayas.it/il-pane/

Vous pouvez voir comment se déroulait la vie à Ayas sur le site https://untempo-inayas.it/la-vita/

Les modes d’habiter et les conditions de vie ont évolué au fil du temps, et il est aujourd’hui difficile de reconstituer un tableau exhaustif des époques passées ; cependant, la situation des premières décennies du XXe siècle, encore vivante dans la mémoire des personnes les plus âgées, représente un témoignage intéressant d’une époque antérieure à l’exode rural et peut fournir des éléments utiles pour analyser les siècles précédents.La vie familiale s’organisait autour de trois pièces : la majén, cuisine et lieu de transformation du lait ; le péyo, chambre chauffée servant de séjour ; et le gabenet, partie aménagée de l’étable réservée aux personnes.La cohabitation hivernale entre hommes et animaux est une pratique commune à de nombreuses régions, aussi bien alpines que de plaine, et elle était encore répandue chez de nombreuses familles d’Ayas au début du XXe siècle. Dans l’étable, le long du mur adossé à la terre, se trouvaient les stalles pour les vaches ; sur le côté, un enclos était réservé aux veaux. Pendant les mois d’hiver, le gabenet offrait chaleur et abri à la famille. Les murs étaient revêtus de planches et l’espace délimité par une basse cloison en bois ; le mobilier était essentiel : une table, souvent à un seul pied, fixée au mur et rabattable, un banc, un poêle en fonte ; sur l’ichtadjére, étagère suspendue au mur, étaient rangées les rares vaisselles ; les habitants se réunissaient dans l’étable pour prendre les repas et passer les soirées, et il n’était pas rare qu’en hiver quelqu’un y passe toute la nuit.Lorsque le froid était moins mordant, le péyo devenait la pièce d’habitation ; à Ayas, cette pièce apparaît déjà à la fin du Moyen Âge dans certaines grandes maisons en pierre. Chauffé par un poêle à bois ou par une dalle de pierre transmettant la chaleur de la cheminée de la cuisine voisine, le local servait à la fois de séjour et de salle à manger ; il était meublé d’une table, d’un banc et de quelques tabourets à trois pieds avec dossier. C’est là que se déroulaient les rencontres avec d’autres personnes ou les veillées ; séparée par un rideau, une partie plus intime accueillait les lits de la famille. L’usage du péyo variait selon le statut social : tandis que les familles plus aisées y vivaient même pendant l’hiver, pour d’autres la principale source de chaleur demeurait celle des animaux de l’étable.Froide et peu accueillante était la majón, la pièce où l’on travaillait chaque jour le lait et où l’on préparait les repas ; dans un angle de la pièce, une grande hotte dominait le foyer, tandis qu’un évier était souvent placé sous une fenêtre. Les murs étaient noircis par la suie et la porte restait fréquemment ouverte pour laisser sortir la fumée. Habituellement, les repas étaient pris dans la majón : la pièce était de petites dimensions et pouvait rarement accueillir tables et bancs.d’après D. Marco, Modèles architecturaux et pratiques constructives entre le XVe et le XIXe siècle, dans C. Remacle, D. Marco et G. Thumiger, Ayas, hommes et architecture, Livres et Musique, Ayas, 2000, pp. 111-113.