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Sabots et Sabotiers

Les sabots portés sur la neige (photo de Gianfranco Bini tirée de AA.VV., Ayas. Histoire, usages, coutumes et traditions de la vallée, Éditions Société des Guides Champoluc-Ayas, 1968, vol. II).

Le sabot

Le sabot (tsôque dans le patois d’Ayas), robuste chaussure creusée dans le bois, est le fruit d’une ancienne industrie artisanale typique d’Ayas et constitue une partie de son originalité.

On ne connaît pas la véritable date de naissance de la première paire de sabots, mais elle remonte certainement à des temps très anciens. Les données certaines concernent plutôt les zones géographiques : ces chaussures taillées dans une seule pièce de bois étaient répandues dans différentes régions d’Europe (en Belgique et aux Pays-Bas, dans le Jura, le long des Pyrénées et dans le nord de la France). Leur forme variait, mais la technique de fabrication était probablement la même et leur fonction consistait à être des chaussures chaudes, protégeant du froid et de l’eau et empêchant de s’enfoncer dans la boue.

En France, en 1772, dans l’Encyclopédie ou Dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers, Denis Diderot décrit les étapes de fabrication des sabots et les outils utilisés, pratiquement les mêmes que ceux des artisans d’Ayas, les sabotiers (tsacolé).

Les habitants de la Val d’Ayas portaient presque exclusivement des sabots, non par simple mode, mais par nécessité et commodité. Peu de personnes possédaient des chaussures (soulier), utilisées seulement lors des grandes occasions, surtout lorsqu’il fallait sortir du village pour des affaires importantes. Les femmes plus aisées, en revanche, portaient des chaussures lorsqu’elles allaient aux djoéi, c’est-à-dire lorsqu’elles faisaient les achats pour le mariage et le jour des noces. Les enfants aussi avaient leurs sabots, attachés aux jambes avec une cordelette afin de ne pas les perdre dans les bois et les champs.

Les sabots pour femmes avaient une ligne plus fine que ceux des hommes et un talon plus haut.

Le sabotier

Selon la tradition, la longue et laborieuse fabrication des sabots commençait en novembre, après la fête de la Toussaint, lorsque les travaux en plein air étaient terminés et que la plupart des hommes d’Ayas retournaient dans leurs ateliers, souvent des étables, pour se consacrer au métier de sabotier.

Pour rendre le travail plus rapide et productif, on travaillait en binôme (travài dévésà), l’un s’occupant de la partie intérieure, l’autre de l’extérieure. On disait que douze paires représentaient une journée de travail pour deux hommes. Les artisans pouvaient également se rendre directement chez les clients pour prendre les mesures, déterminées de manière approximative grâce à l’expérience (grôsse, mèdzane et bachtardine). Le bois le plus adapté était le cembro (pin cembro), dont les épaisses forêts représentaient une ressource inépuisable, même si l’on fabriquait aussi des sabots en bois de sapin et de mélèze.

En règle générale, le métier de sabotier se transmettait de père en fils. L’artisan recevait les connaissances techniques et les outils nécessaires au travail au sein de la famille, demeurant un travailleur indépendant avec son propre atelier et vendant ses produits sur le marché local ou à des commerçants.

L’industrie du sabot se développa rapidement et son produit se diffusa dans toute la Vallée d’Aoste, notamment grâce à la foire annuelle de Saint-Ours, jusqu’à atteindre, dès la fin du XVIIIe siècle, le Piémont où ces chaussures caractéristiques étaient particulièrement adaptées aux rizières et aux fermes du Vercellais et du Novarais. L’augmentation de la demande fit qu’au siècle suivant le métier de sabotier devint prédominant par rapport aux autres activités, comme celles des gantiers et des segantini (scieurs de planches), qui disparurent peu à peu. Au début du XXe siècle, on comptait à Ayas pas moins de 250 sabotiers.

La demande de sabots provenant du Piémont renforça encore les échanges commerciaux entre Ayas et la plaine, augmentant l’emploi et les revenus à Ayas, mais entraîna également l’appauvrissement des forêts locales et la pénurie de matière première, phénomènes qui favorisèrent un important flux migratoire de familles entières vers d’autres régions de la Vallée d’Aoste et déclenchèrent d’importants processus socioculturels. Afin d’augmenter la production, un certain Borbey, originaire d’Ayas, pensa même recourir à des machines, adaptant celles déjà utilisées en France pour la fabrication de sabots à empeigne de cuir. Cependant, l’apparition des bottes et des chaussures en caoutchouc, vers le milieu du XXe siècle, provoqua la crise de toute la filière.

Aujourd’hui, les machines peuvent remplacer une partie du travail humain, mais les délicates finitions à la main restent indispensables. Pour que cette ancienne tradition, qui fait aussi partie du patrimoine culturel d’Ayas, ne disparaisse pas, il est nécessaire de la transmettre aux jeunes, même si le sabot n’est désormais plus une nécessité, mais une mode, un plaisir, un ornement, un souvenir. Dans les villages d’Ayas, on voit des sabots suspendus aux balcons et aux façades des maisons, ou encore utilisés comme pots de fleurs !

La fabrication des sabots

On place sur un chevalet (cartchôt) le tronc d’arbre qui est coupé en billots de longueur variable selon la taille du sabot que l’on veut obtenir. À l’aide d’une hache (pioula ehquiapéra) et d’un maillet en bois (mâtsa), on fend ensuite (ehquiapà) les billots sur une souche (tseucón), opération qui nécessite deux personnes. Le billot le plus rentable est celui qui peut être fendu en quatre parties ou plus. Les morceaux de bois sont ensuite appariés, dégrossis et équarris. Sur l’établi (banc di tsôque), on continue à modeler la partie extérieure avec des couteaux spécifiques et on dessine la forme du sabot (étape appelée en patois échapolà). Simultanément, on façonne aussi l’ouverture destinée au pied (gordjà), en vérifiant à l’aide d’une règle que le bord supérieur soit équidistant des deux extrémités : condition indispensable pour que le sabot chausse correctement. Le creuseur (tchavoù) commence alors à travailler l’intérieur, en creusant et vidant le sabot avec une travéla, une vrille à pointe vissée à laquelle on imprime un mouvement rotatif. Comme il s’agit du travail le plus facile, il est généralement confié aux apprentis. Pour finir l’intérieur, on utilise ensuite un ciseau à feuille (lénguetta). Vient alors la réalisation du talon et de la pointe à l’aide du couteau d’établi. Pour l’extérieur du sabot, on utilise le célèbre couteau à deux manches (coutél dè dove man), un outil très particulier nécessitant également une protection spécifique (pétsa), simple morceau de bois attaché à la taille avec une courroie, indispensable à cette étape où l’artisan maintient l’objet avec les genoux.

La dernière phase consiste à arrondir le bord de l’ouverture avec un couteau à lame fixe (coutel dréit). Les sabots sont alors prêts à être portés. À l’aide d’un crayon (créyón di tsôque), ils sont numérotés selon leur taille, attachés par paire à travers un trou et suspendus pour le séchage. Afin de les rendre plus solides et durables, ils sont ensuite renforcés par un fil de fer inséré dans la rainure autour de l’ouverture et fixé avec deux petits clous au centre du talon.

Bibliographie

L.Capra, S.Favre, G.Saglio, I sabotier d’Ayas. Mestiere tradizionale di una comunità valdostana, “Quaderni di cultura alpina”, Priuli & Verlucca editori, Aoste, 1995

 
 
Dessin tiré de L. Capra, S. Favre, G. Saglio, Les sabotiers d’Ayas. Métier traditionnel d’une communauté valdôtaine, « Cahiers de culture alpine », Priuli & Verlucca éditeurs, Aoste, 1995.
Les sabots autrefois